Cracheur de feu
Cracheur de feu

Incendies au Portugal : à qui profite le crime ?

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Les vagues d’incendies qui s’abattent chaque année sur le Portugal suscitent inlassablement la même interrogation. Est-ce qu’ils sont criminels ?

Les forêts, une richesse essentielle

La richesse forestière du Portugal est immense. C’est avec le bois de ses arbres que les bateaux portugais sont partis à la découverte du monde à l’époque de Vasco de Gama. Une forte politique de plantation et d’entretien des forêts a été instituée dès le Moyen Âge. Il s’agissait déjà à l’époque de lutter contre la désertification et l’avancée de l’Océan.

Le rôle protecteur des arbres n’est plus à démontrer. Un rôle de fixation des sols et de lutte contre l’érosion. Face aux besoins impérieux pour le Portugal d’avoir des arbres, il semble inenvisageable qu’il puisse exister des intérêts économiques aux grands incendies de forêt. Et pourtant…

arbres brûlés
La valeur du bois d’un arbre qui a “eu chaud” est moindre. La qualité est plus faible !

Sentiment populaire

Nous avons demandé aux membres de notre groupe facebook ce qu’ils pensaient être la principale cause des incendies. Ils avaient la possibilité de choisir une des options suivantes :

  • Criminels
  • Mauvaise gestion des autorités
  • Négligence des particuliers
  • Réchauffement climatique

Le résultat a été sans appel : à plus de 70%, il s’agit pour les membres de notre groupe d’incendies criminels. Pour 20%, d’une mauvaise gestion des autorités. Pratiquement personne ne croit au réchauffement climatique comme étant la principale cause des incendies.

Mais si tout le monde est d’accord sur le côté criminel, il n’y a pas de consensus sur l’identité du malfaiteur. Simple pyromane voyou ou grand groupe international ? Faisons le tour des suspects. Une véritable enquête, en mode « conversation de comptoir du bistro ».

Pyromane

Il s’agit d’un grand classique. Quelqu’un ayant un déséquilibre mental mettrait le feu volontairement aux forêts. Il s’agit sans doute d’une réalité, mais elle n’explique pas tout. Il n’y a pas de raisons qu’il y ait plus de pyromanes au Portugal qu’en Grèce par exemple, et pourtant le pays est nettement plus touché par les incendies.

Les arbres portugais auraient tendance à brûler plus vite que les grecs ? Il est vrai que les nombreux eucalyptus et résineux sont très sensibles à la sécheresse, amplifiant un départ de feu provoqué.

Mais ceci n’explique pas tout. Un pyromane agit le plus souvent seul, ce qui ne correspond pas aux rapports populaires sur certains débuts d’incendies. En effet, il s’agit souvent de plusieurs départs situés à des endroits différents de la forêt. Incompatible avec une personne seule, donc.

L’industrie du papier

Un bois brûlé est un bois de moindre valeur. De plus, les très nombreux arbres coupés font baisser les prix, avec une quantité top importante de bois mis en vente. Un bois moins cher serait un bois qui profite à l’industrie du papier. Mais c’est faux.

D’une part, parce que les grandes usines de papier sont propriétaires de leurs forêts d’eucalyptus. D’autre part, en jouant avec le feu, elles risqueraient également de provoquer l’incendie de leurs forêts à elles.

En revanche, elles sont les principales fautives de la prolifération de l’eucalyptus. C’est le bois quasi exclusif utilisé dans la production du papier de haute qualité portugais. Le Portugal est fier de son industrie papetière, avec à sa pointe le groupe Navigator, mais aussi Renova, spécialiste du papier toilette.

Comment concilier cette industrie absolument nécessaire à notre monde moderne (qui peut se passer de papier ?) avec ses besoins en eucalyptus ?

Les éoliennes

Dans un commentaire de l’actualité portugaise, une personne affirmait qu’il s’agissait de faire de la place pour les éoliennes.

Il nous semble qu’il s’agit d’une suspicion grossière. Une éolienne, pour fonctionner, a besoin de vent. Le bénéfice économique de l’anéantissement d’une forêt pour y mettre des éoliennes aux endroits venteux nous semble plus que douteux.

Les promoteurs immobiliers

D’un coup de baguette magique, l’espace calciné de l’ancienne forêt deviendrait constructible. En changeant le PDM (plan directeur municipal), les mairies seraient ainsi de mèche avec des promoteurs moins honnêtes.

Le PDM détermine quels sont les terrains constructibles, réservés à l’exploitation forestière, agricole, commerciale ou industrielle. Il n’est pas possible de changer l’affectation d’un terrain. Seule la révision du PDM peut laisser espérer à un propriétaire de terrain non-constructible un changement d’affectation.

Sincèrement, pourquoi pas ! Mais il s’agirait ici d’un « investissement » sur le long terme. En effet, le PDM ne peut être révisé que très périodiquement (nous parlons en années), tout en consultant les populations intéressées.

Les nombreuses forêts situées en bord de mer ou à d’autres points stratégiques peuvent alimenter les suspicions, mais comment expliquer les incendies à des endroits qui n’intéressent pas les promoteurs a priori ?

Quoiqu’il en soit, les promoteurs immobiliers sont en première ligne au rang des suspects.

Les mines de lithium

En 2019, c’est le grand sujet. Le sous-sol du Portugal est très riche en lithium. Malheureusement, il se trouve que la plupart de ces gisements se trouvent sous des forêts, empêchant leur exploitation. D’ici à penser que les grands intérêts économiques puissent mettre le feu aux arbres gênants, il n’y a qu’un pas…

Batterie au lithium
Le lithium devient de plus en plus important dans la nouvelle industrie qui s’annonce : les voitures électriques et les téléphones portables.

Les incendies pour acheter des terrains à bas prix

Les intérêts économiques criminels brûleraient une forêt afin de pouvoir la racheter derrière, et ainsi en faire ce qu’ils souhaitent. Eoliennes, papier, lithium, complexes touristiques, peu importe.

Avec beaucoup de corruption, il serait possible de changer l’affectation des terrains. Mais selon la croyance populaire, les risques en vaudraient la chandelle.

Est-ce vrai ? Pourquoi ne pas enquêter sur les incendies du passé, et voir ce que sont devenues aujourd’hui les forêts qui ont brûlé à l’époque ?

En 2005, la région de mes parents avait été durement touchée par les incendies. Nous en avions parlé dans notre article « les incendies de forêt au Portugal ». 14 ans plus tard, nous n’avons ni éoliennes, ni mines, ni complexe hôtelier ou nouvelle grosse maison dans une zone pourtant très désirée. Non, à la place, nous avons des arbres qui ont repoussé.

Peut-être un crime, mais pas économique. Un simple pyromane, du moins dans ce village en 2005.

Modus operandi : la thèse de l’avion

Autrefois, un simple bidon d’essence et une allumette suffisait. L’incendie aurait tôt fait de détruire les preuves. Mais depuis quelques années, on entend une autre version, beaucoup plus sophistiquée. Il s’agirait d’avions, qui larguent des bombes incendiaires. Pour conforter cette thèse, les départs de feu semblent, dans certains cas, correspondre à une ligne droite. Ou alors on pourrait dire qu’il s’agit tout simplement du sens du vent…

cessna, petit avion

Avec la prolifération de drones, cette thèse devient encore plus forte, la logistique semblant ici accessible au premier venu, contrairement aux avions.

Incendies criminels, amplifiés par la sécheresse

De notre côté, nous n’avons pas de certitudes. Le Portugal, en été, est une poudrière. Il ne s’agit pas de dire qu’un arbre peut prendre feu spontanément, même avec de très fortes chaleurs. Il s’agit surtout de dire que la chaleur, la sécheresse, amplifie les incendies criminels. Ce qui autrefois était circonscrit à une petite zone prend aujourd’hui des proportions cataclysmiques.

Il n’y a plus de plantes « coupe-feu », ni de gardes forestiers.

Négligence des propriétaires ?

L’entretien des forêts par les particuliers est devenu bien trop cher par rapport au gain économique. Autrefois, la principale richesse de nos grands-parents était la forêt. C’est ainsi que mes deux grands-parents mettaient toutes leurs économies dans l’acquisition d’importants terrains. Payer une personne pour entretenir la forêt était naturel et viable.

Aujourd’hui, le prix du bois est si bas qu’entretenir une forêt n’est qu’une perte d’argent. Les propriétaires, souvent très âgés, n’ont ainsi ni les moyens physiques d’entretenir leur bien eux-mêmes, ni les moyens financiers de le faire.

C’est donc un cercle vicieux dans lequel le Portugal s’est enfermé. Le bois perdant de sa valeur du fait des incendies provoque un manque d’entretien des forêts qui à son tour provoque des incendies plus destructeurs que par le passé.

La seule véritable solution ? Redonner au bois sa véritable valeur. Si on me paye la résine des pins et le bois de mes arbres correctement, ça peut valoir le coup de demander à quelqu’un d’entretenir la forêt. Aujourd’hui, l’argent récolté en vendant mes arbres suffirait à peine pour payer le bûcheron…


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